Errances de cendres

24 novembre 2019

Mourir, le lapin.

Pinpin est arrivé, bien emballé, alors que Gamin était encore à la maternité.

Sa mère aussi.

Sa mère était à la maternité, je veux dire – pas emballée. On n’emballe pas les jeunes mères dans du papier cadeau bleu avec des camions de pompier dessus.

On devrait ?

Peut-être - je ne suis pas sûr qu’elles soient très emballées à l’idée.

On verra plus tard. Là, ce n’était pas le cas.

Et ce n’est pas le sujet.

 

( Même si elle avait d’abord été très emballée à l’idée d’avoir un bébé. Très, très emballée. Puis un peu moins en voyant son corps se déformer. Et puis, paniquée. Puis euphorique, désespérée, atone, heureuse, fatiguée – cochez toutes les bonnes comme les mauvaises cases et plusieurs fois par jour.

Au point de se demander ?

Presque.

 

Jusqu’à ce que ce petit corps tout poisseux soit posé sur son sein et qu’elle lui caresse doucement la tête de la main.

- Salut Gamin. )

 

Bref, Pinpin, le lapin.

 

C’est Annie qui a offert Pinpin – une cousine dont le père du Gamin a été proche, quand ils étaient enfants et qu’il a un peu perdue de vue depuis. La vie – les études – la géographie. Ça aurait pu être une opportunité de rapprochement. Après tout, ils étaient super complices, ils se considéraient comme frère et sœur.

Ça aurait pu.

Le père n’en fera rien.

C’est un drôle de type, le père du Gamin. Pas le mauvais gars. Sympa, affable, jamais un mot plus haut que l’autre. Apprécié de tous - le type que tout le monde aime bien comme on aime bien les carottes râpées. Stable et fidèle. Mais distant. Pas vraiment d’amis, juste quelques connaissances. Discret. Le genre à n’entretenir de relation humaine que si on vient le chercher, limite à le harceler. Et avec cette phobie du téléphone qui intrigue tout le monde et qui n’arrange rien pour conserver des liens.

Un ours.

Gentil – mais un ours.

Un peu comme un serial killer qui n’aurait jamais tué personne ni même envisagé de le faire.

 

Mais, donc, Pinpin.

 

Au début, Pinpin est un parmi les doudous qui encombrent le lit du Gamin. Au début, il ne s’appelle pas encore Pinpin, il n’a pas de nom, il est juste le lapin.

Un des lapins.

C’est fou ce qu’on fait comme lapins en doudous, non ?

Alors qu’on fait assez peu de vaches, encore moins de cochons.

Plus tard, on leur fait manger les trois, aux gamins et on leur offre un chiot ou un petit chat. Ou un poisson rouge.

C’est comme ça.

 

Au début, Gamin n’a pas de préférence. C’est un bébé. Il dort souvent et ses petites mains attrapent un peu au hasard ce qui est posé autour de lui.

Samy dira :

- Ouais, cool ! On pourrait lui foutre un sex-toy, ça ferait pareil.

Mais personne ne rira.

- Ça va pas de dire des trucs pareils ? Nan, mais Sammy, bordel, tu te rends compte ou pas ? Tu te rends compte à quel point c’est super malsain ce que tu viens de dire ?

- Oh ça va. C’est pas comme si je t’avais dit de le foutre au congélateur pour avoir la paix, ton lardon, quoi, merde ! En plus, tu peux pas, il est trop petit, ton congélo, j’ai vérifié.

- Samy !

#regardsindignés.

Samy ne se rend pas compte. Samy s’en fout. Il dit souvent qu’on doit pouvoir rire de tout. Il dit tout ce qui lui passe par la tête. Il n’a pas d’enfants, il n’en veut pas, c’est trop encombrant et ses vieux lui ont collé le prénom d’un pote à Scoubidou, il a d’autres choses à gérer que les angoisses des jeunes parents qui voient le mal partout.

D’ailleurs, pourquoi est-il venu ?

Ah oui :

- Les naissances, c’est comme les mariages ou les enterrements, t’as toujours moyen avec une cousine célib un peu retournée par le truc.

Sacré Samy.

Lui aussi a amené un doudou : un nounours.

( Quand même, il n’a pas mauvais fond. )

De récup - genre au fond d’une poubelle en venant.

( Ah… Bon. )

Un nounours que le père va aligner avec les autres doudous pour ne vexer personne, mais le plus loin possible de son fils et qui très vite :

- Oh il n’a pas l’air d’en vouloir de celui-là, regarde !

- Tu as raison. Je le comprends, remarque. Où ton pote Samy a bien pu trouver une horreur pareille ? Franchement…

Le Père hausse les épaules. Lui, il l’aime bien, Samy. Mais c’est vrai que son nounours…

- Ça ne se fait pas de jeter les cadeaux.

- Et tu es d’accord que c’est invendable sur Leboncoin ?

- Tu m’étonnes !

- Je fais un carton avec les affaires trop petites, on pourrait…

- Tout à fait !

 

Un doudou de moins !

Doudou, c’est une course de fond.

Au départ de celle du Gamin, c’était pas gagné pour le lapin. Ce n’était ni le plus beau, ni le plus doux, ni le plus original, ni le plus cher, ni le plus quoi que ce soit en fait - même pas le plus banal.

Probable que si Gamin avait été un adulte, il n’aurait pas fait de celui-là SON doudou - mais si Gamin avait été un adulte, il n’aurait pas eu à se choisir un doudou.

( Normalement )

Du coup…

Les adultes n’ont pas de doudous. Pour ne pas se sentir seuls, ils se mettent en couple - et le choix de l’autre n’est pas toujours plus rationnel que le choix du doudou.

( Heureusement )

 

Si on avait demandé son avis au père, au départ, c’était mal parti pour le lapin et le nounours de Samy - les deux qu’il avait posé le plus loin et qu’il ne pensait jamais à proposer à son fils pour l’endormir.

 

Pourtant, au fil du temps, Pinpin va prendre l’ascendant.

On ne sait pas trop comment, encore moins pourquoi.

Mais c’est comme ça.

Ce sera lui et aucun autre.

Gamin le trimballera partout. Il lui parlera tout le temps – d’abord avec des cris, des morsures, de la bave, des bisous, plus tard avec des mots ou plus ou moins.

Gamin le cajolera, il l’engueulera, il lui tapera dessus, il lui sauvera la vie au moins mille fois, il lui racontera tout.

Pinpin le lapin.

Celui que Gamin semble s’être greffé au bout du bras tellement ils deviennent inséparables. Avec qui il dort. Qu’il ne faut surtout pas laver même si son pelage synthétique de beige est devenu d’une couleur indéfinissable et indéniablement super dégueulasse. Même s’il pue la mort et le vomi de lait refroidi et séché. Même. Jamais.

Pinpin va apprendre le judo et le coloriage, il va écouter les histoires, le soir. Pinpin va passer plein de super vacances avec eux - il va même regarder du coin d’un oeil noir l’arrivée d’une petite soeur.

Le meilleur copain du Gamin. Son confident. Son alter-ego avec de la mousse dedans.

 

Il en a vécu des aventures, Pinpin.

Il s’en est passé, des années.

Des années.

 

Mais il faut croire que même l’amour ça va, ça vient.

Les enfants grandissent et personne n’y peut rien.

 

Alors un soir, comme ça, sans prévenir, Gamin l’a laissé, posé à l’autre bout du lit.

Le lendemain, il ne l’a presque pas touché.

Gamin n’en était plus vraiment un et il n’avait plus besoin de Pinpin.

Pinpin s’est mis à clignoter : un jour dans les bras, un jour oublié. Une nuit dans les draps, trois dans le panier. Quelques confidences, encore mais Gamin va faire du vélo dans la cour avec des copains, il ne va quand même pas…

De moins en moins de Pinpin.

 

Jusqu’à ce départ en vacances.

- Tu prends ton Pinpin ou pas, mon grand ?

Regard noir de pré-adolescent.

 

Au retour, la Mère mettra Pinpin sur l’étagère des autres peluches inutilisées – avec une sorte de regret et un peu d’angoisse. Parce que son fils grandit. Parce qu’elle, en parallèle, vieillit. Parce qu’une page se tourne. Parce qu’un jour c’est elle que son Gamin mettra sur une étagère, peut-être. Pour qu’elle s’y efface et le laisse vivre sans avoir besoin d’elle – sauf de temps en temps et de loin en loin. En se disant qu’elle a bien fait son boulot de mère…

 

Pinpin aurait bien voulu en pleurer.

Ou composer des chansons sur le temps qui passe et tout ce qui s’en va avec lui.

L’horreur lente de l’oubli.

Mais c’est un lapin en peluche. Alors il s’est contenté de rester là, à prendre la poussière, à se décolorer au soleil et regarder Gamin qui était tout pour lui devenir un autre tout sans lui.

 

- T’as gardé ton doudou de gosse ? Trop mignon !

- Ça va…

- Nan, c’est cool. Tu auras des souvenirs à passer à tes gamins, comme ça.

- T’es conne…

Et un regard en coin – un regard assassin - vers l’étagère où les livres de cours ont repoussé le lapin dans le coin.

Qui voudrait filer à un bébé un vieux Pinpin décoloré et toujours pas lavé ? S’il le mettait dans une poubelle, même pas sûr qu’un Samy oserait l’y ramasser - s’il ne le met pas à la poubelle c’est juste que… Pourquoi ce serait à lui de le faire, d’abord ?

La seconde d’après, il a déjà oublié.

 

Alors, dès le lendemain, profitant de ce qu’un coup de vent l’a fait tomber sans que Gamin ne songe à le relever, Pinpin décide de se suicider.

Il va se pendre et ça lui fera bien les pieds.

Il sera trop tard pour regretter !

 

 

Pinpin1

 

 

Mourir, le lapin.

 

Posté par Erwan_erre à 17:17 - Commentaires [0] - Permalien [#]